Au Togo, l’instauration de la Cinquième République, issue de la révision constitutionnelle de 2024, suscite un débat majeur. Derrière le discours officiel sur la modernisation des institutions et le renforcement du régime parlementaire, une question persiste : cette réforme vise-t-elle à consolider l’État ou à sécuriser un système politique déjà dominant ?
La nouvelle Constitution introduit un régime parlementaire où le pouvoir exécutif est exercé par un président du Conseil issu du parti majoritaire à l’Assemblée nationale. Si le modèle semble s’inspirer des démocraties parlementaires classiques, le contexte togolais relativise cette comparaison. Dans un système où le parti au pouvoir contrôle l’exécutif, le législatif et l’administration territoriale, et où l’opposition dénonce régulièrement des déséquilibres électoraux, une alternance politique réelle semble difficilement envisageable. La réforme ne redistribue donc pas le pouvoir ; elle redéfinit les règles d’un jeu déjà inégal.
Le Togo est dirigé depuis 2005 par Faure Gnassingbé, successeur de Gnassingbé Eyadéma, qui a gouverné pendant 38 ans. Cette continuité historique donne un poids particulier à la réforme de 2024, qui suit plusieurs révisions majeures : celle de 2002 supprimant la limitation des mandats, celle de 2019 la réintroduisant sans effet rétroactif, puis celle de 2024 modifiant la nature du régime. Pour beaucoup d’analystes, ces changements ne reflètent pas une évolution spontanée, mais une adaptation du cadre constitutionnel pour sécuriser le pouvoir en place.
Ainsi, la question de la Cinquième République dépasse le cadre juridique : elle est profondément politique. Transformer un régime présidentiel en régime parlementaire, alors que la majorité est déjà acquise, ne modifie pas l’équilibre des pouvoirs ; elle en sécurise les mécanismes. La modernisation proclamée reste fragile dans un contexte où la compétition électorale, la crédibilité des scrutins et la culture de l’alternance sont contestées. Les débats sur le découpage électoral, la centralisation des résultats et l’accès aux médias publics révèlent un déficit de confiance structurel.
Par ailleurs, le processus d’élaboration et d’adoption de cette Constitution reste contesté par une partie de la classe politique et de la société civile, renforçant les doutes sur sa légitimité. L’effort de communication pour valoriser la Cinquième République, près de deux ans après son adoption, montre qu’elle nécessite encore justification et légitimation. Une norme véritablement consensuelle s’impose d’elle-même, sans nécessiter un tel renforcement médiatique.
Pour de nombreux observateurs, la Cinquième République togolaise apparaît moins comme un pacte national refondé que comme le résultat d’une ingénierie institutionnelle destinée à consolider un régime. Lorsqu’une Constitution cesse d’être un cadre garantissant l’équilibre des pouvoirs et devient un instrument de sécurisation politique, sa finalité change.
L’histoire jugera la réforme à l’aune de sa capacité à protéger la liberté politique, l’équilibre institutionnel et l’alternance réelle. Les constructions institutionnelles fondées sur la pérennisation du pouvoir contiennent en elles-mêmes leurs contradictions : aucune architecture politique ne peut durablement restreindre les aspirations démocratiques d’un peuple.
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