Depuis le 31 décembre 2025, soixante-dix détenus qualifiés de prisonniers politiques au Togo ont été libérés. Présentée officiellement comme une mesure de clémence, cette décision intervient après plusieurs années de mobilisation continue de la société civile, qui a maintenu la question des détentions politiques au cœur du débat public national et international.
Durant longtemps, les autorités togolaises ont contesté l’existence même de prisonniers politiques. En décembre 2020, le ministre des Droits de l’Homme affirmait publiquement qu’aucun citoyen n’était détenu pour des raisons politiques. Pourtant, des hommes et des femmes ont passé des années en prison pour avoir exprimé des opinions critiques ou participé à des mouvements de contestation.
Plusieurs cas emblématiques ont marqué cette période. Abdoul Aziz Goma, citoyen togolais-irlandais, est resté incarcéré pendant sept ans malgré une résolution du Parlement européen. Grâce Koumayi, militante et sage-femme, a dû recourir à une grève de la faim pour attirer l’attention sur sa situation. Des organisations de défense des droits humains évoquent également des décès en détention et des séquelles physiques liées à des mauvais traitements.
La libération récente constitue ainsi une reconnaissance implicite de l’existence de ces prisonniers. Toutefois, selon des acteurs de la société civile, près de soixante-dix autres personnes, dont Jean-Paul Omolou, Kpatcha Gnassingbé et Marguerite Gnakadé, ancienne ministre emprisonnée en 2025, demeurent toujours privées de liberté.
Cette avancée partielle est le résultat d’un travail structuré mené par plusieurs mouvements citoyens successifs. Dès 2021, un comité dédié a documenté les cas de détentions arbitraires et mené des campagnes de sensibilisation. Par la suite, le mouvement PYRAMIDE a instauré un système de parrainage international pour attirer l’attention des médias et des partenaires étrangers sur chaque détenu.
En 2024, l’adoption d’une nouvelle Constitution sans référendum a donné naissance au front « Touche pas à ma Constitution », qui a élargi la mobilisation en saisissant notamment la Cour de justice de la CEDEAO et en multipliant les actions de plaidoyer. Cette dynamique a permis d’impliquer des parlementaires européens et des formations politiques internationales, qui ont relayé la situation des prisonniers togolais dans les institutions européennes.
L’année 2025 a marqué une nouvelle phase avec l’émergence du mouvement M66, porté par de jeunes activistes. Les manifestations de juin ont été sévèrement réprimées, faisant plusieurs victimes et entraînant de nombreuses arrestations. Loin d’affaiblir la contestation, ces événements ont renforcé la détermination des militants. En novembre, plusieurs détenus ont entamé une grève de la faim collective pour dénoncer leurs conditions et réclamer leur libération.
Parallèlement, les décisions rendues par des juridictions et instances internationales sont restées largement inappliquées. Le cas de Kpatcha Gnassingbé, dont le procès a été jugé inéquitable par la CEDEAO et dénoncé par des organes de l’ONU, illustre les limites de ces mécanismes sans pression politique constante.
Pour les acteurs engagés, cette séquence confirme une leçon essentielle : les libérations ne résultent pas d’un geste spontané du pouvoir, mais d’une mobilisation durable, structurée et visible. En maintenant la mémoire des détenus, en documentant chaque situation et en mobilisant des soutiens au-delà des frontières, la société civile a transformé des cas individuels en enjeu politique majeur.
La libération des soixante-dix prisonniers à la fin de l’année 2025 apparaît ainsi comme une étape importante, mais incomplète. Elle rappelle que la vigilance et la mobilisation restent nécessaires pour obtenir la libération de tous les détenus concernés et, plus largement, pour garantir le respect des droits fondamentaux au Togo.