Il y a 35 ans, un vendredi matin de 12 octobre 1990, à Chra (Wahala), un simple étudiant s’est retrouvé pris dans une tourmente politique inattendue. Ce jour-là, alors que le pays vivait une période de forte tension après les événements du 5 octobre, une simple possession de vieux journaux allait suffire à faire naître la suspicion.
Tout avait commencé la veille. Le préfet Kpomblekou Vovoti Mawuli devait s’adresser à la population sur la place publique, aujourd’hui occupée par la gendarmerie. L’auteur, comme à son habitude, s’était arrêté chez les Tasseba pour boire du tchouk-Lossomicine, avant de découvrir d’anciens numéros de Togo-Presse datant de 1961. Par curiosité, il en prit deux exemplaires, qu’il glissa sous son bras avant de rejoindre la foule venue écouter le préfet.
Mais la situation prit rapidement une tournure inattendue. Un conseiller municipal, Toyisson Christian, lui demanda de lui confier les journaux afin d’éviter tout malentendu. L’étudiant accepta, sans se douter qu’il venait d’entrer dans un piège politique.
Le lendemain matin, on l’informa qu’il pouvait récupérer les journaux chez Assion Bewui, un ancien douanier. Sur le chemin, il remarqua la présence de trois anciens militaires au comportement suspect. Peu après, il fut interpellé par le préfet, accusé de distribuer des tracts subversifs et aussitôt conduit à la gendarmerie de Notsè.
À la brigade, les interrogatoires s’enchaînèrent. On tenta de lui faire avouer qu’il appartenait à un groupe d’étudiants formés au Bénin, supposément chargés d’importer au Togo le modèle contestataire ayant ébranlé le régime de Kérékou. Refusant de céder, il affirma n’avoir commis aucun acte répréhensible.
Après plusieurs heures de tension, le préfet finit par reconnaître une erreur. Il présenta ses excuses, expliquant qu’il avait agi par précaution, craignant d’être lui-même suspecté de laxisme. Les journaux furent rendus, et l’étudiant fut raccompagné à Chra en fin de journée.
Son retour provoqua un véritable choc dans le village. Des rumeurs avaient déjà annoncé sa mort, certains affirmant qu’il avait été conduit au camp RIT pour y être exécuté. Le lendemain, l’un des hommes impliqués dans cette cabale tenta de se dédouaner, dénonçant ceux qui, selon lui, cherchaient à écraser les autres pour plaire au pouvoir.
Cet épisode illustre la peur et la suspicion qui régnaient à l’époque, où un simple geste pouvait être interprété comme un acte politique. Trente-cinq ans plus tard, le souvenir du vendredi chaud de Chra reste gravé dans la mémoire de ceux qui l’ont vécu — un rappel nécessaire des dérives possibles lorsque la liberté d’expression devient une menace aux yeux du pouvoir.